I.Le ciel de Babylone
Soixante-dix tablettes, copiées et recopiées durant un millénaire dans les archives de Babylone. Enuma Anu Enlil — « Quand Anu, Enlil et Ea », par son incipit — n'est pas une astrologie horoscopique. C'est de l'ominologie : le registre des phénomènes célestes comme signaux qui précèdent des événements terrestres. Une éclipse de lune suivie de la mort du roi. L'apparition de Vénus à une date anomale et la chute d'une ville. Le ciel ne détermine pas ; il avertit.
La tablette 63 de la série, la dite tablette de Vénus d'Ammisaduqa, enregistre les apparitions de la planète durant vingt et un ans du règne d'un monarque du XVIIe siècle av. J.-C. Déchiffrée en 1912, elle reste la base de toute chronologie de la dynastie hammurabique. Sept cents ans avant qu'Hipparque ne mesurât la précession, les scribes chaldéens notaient déjà avec précision la régularité des astres errants. Ils ne philosophaient pas sur le destin. Ils observaient.
Au Ve siècle av. J.-C., les astronomes de Babylone franchirent le pas décisif : ils divisèrent la bande écliptique en douze signes de trente degrés chacun. Le zodiaque mathématique — non celui des constellations irrégulières, mais celui des douze secteurs égaux — naquit là, sur une tablette, non en Grèce. Le texte grec le plus ancien qui atteste cette division est l'Anaphoricus d'Hypsiclès d'Alexandrie, vers 190 av. J.-C. : il la recevait déjà, il ne l'inventait pas.
- Enuma Anu Enlil : soixante-dix tablettes d'omina célestes, non des horoscopes.
- Tablette de Vénus d'Ammisaduqa (XVIIe s. av. J.-C.) : registre astronomique de vingt et un ans, base de la chronologie hammurabique.
- Zodiaque mathématique de douze signes × trente degrés : invention babylonienne du Ve siècle av. J.-C.
- Hypsiclès, <em>Anaphoricus</em> (v. 190 av. J.-C.) : premier texte grec qui atteste le zodiaque babylonien. La Grèce le reçut, ne l'inventa pas.
- Le ciel chaldéen avertit ; il ne détermine pas. Distinction que l'Église codifiera quinze siècles plus tard.
II.Bérose à Cos : le pont chaldéo-grec
Vers l'an 280 av. J.-C., un prêtre de Bêl-Marduk nommé Bérose quitta Babylone et s'installa dans l'île grecque de Cos. Il écrivit en grec koinè une Babyloniaca en trois livres — histoire, cosmologie, astronomie chaldéenne — qui s'est perdue comme œuvre autonome et ne survit que dans les fragments qu'en recueillirent Alexandre Polyhistor et, après lui, Eusèbe de Césarée dans sa Praeparatio evangelica. De Bérose il ne reste pas un texte : il reste une trace. Mais la trace suffit.
À Cos, Bérose fonda une école d'astrologie chaldéenne. C'est le premier acte documenté de transmission délibérée du savoir astral babylonien au monde grec. L'île n'était pas un lieu quelconque : c'était la patrie d'Hippocrate, le lieu où la médecine grecque s'était constituée comme technē. Qu'un prêtre de Marduk y portât l'astrologie chaldéenne est un fait : le savoir babylonien chercha le site où le savoir grec s'enseignait. L'astrologie qui y parvenait n'était plus celle des omina ; elle apportait avec elle le zodiaque mathématique, les douze maisons, l'idée — encore imprécise, déjà germinative — que la position des astres au moment de la naissance dit quelque chose du nouveau-né.
La diaspora du peuple juif à Babylone — depuis la déportation de 597 av. J.-C. jusqu'à l'édit de Cyrus en 539 — avait placé les descendants du royaume de Juda en contact direct avec ce savoir chaldéen. Il convient de préciser : à Babylone furent déportées les tribus du sud — Juda et Benjamin, avec les Lévites du lignage sacerdotal —, non les douze tribus. Les dix du nord, celles du royaume de Samarie, l'Assyrie les avait déjà dispersées en 722 av. J.-C., et elles se perdirent dans l'assimilation. Le mot même juif — Yehudi — naît d'Yehuda, Juda, le fils de Léa et de Jacob. C'est un nom tribal du sud, non un nom des douze. Quand la tradition rabbinique, rédigée des siècles plus tard dans le Talmud Bavli, discute si les juifs sont soumis aux mazzalot — les signes zodiacaux —, elle formule la question comme ein mazal le-Yisrael, « il n'y a pas de mazal pour Israël », où Yisrael est le nom que le patriarche Jacob reçut en luttant avec l'ange (Genèse 32:28) et que les rabbins empruntent comme désignation théologique du peuple juif. La question qui s'y discute — si les astres régissent les actes libres ou les inclinent seulement — est la même qu'Augustin formulera au Ve siècle et que Thomas codifiera dans la Summa. L'Église n'inventa pas le problème. Elle le trouva, déjà vivant, dans le creuset babylonien où Chaldéens et Juifs du sud l'avaient discuté d'abord.
Ce que Bérose enseigna à Cos, on ne le sait pas avec précision, car sa parole ne survit pas. Ce que l'on sait, c'est ce que l'astrologie hellénistique fit après lui : elle adopta le zodiaque de douze signes, le combina avec la géométrie grecque — la sphère céleste d'Eudoxe, les mesures d'Hipparque — et produisit, à Alexandrie, la première astrologie horoscopique de l'histoire. L'horoscope personnel — le thème natal tracé pour un individu concret, non l'omen collectif — naquit de ce croisement : Babylone apporta la matière, la Grèce la forme mathématique, l'Égypte le cadre technique. Quand Rome conquit la Méditerranée orientale, elle trouva cette astrologie déjà formée.
- Bérose, prêtre de Bêl-Marduk, écrit en grec la Babyloniaca vers 280 av. J.-C. ; œuvre perdue, fragments chez Eusèbe.
- École de Cos (v. 280 av. J.-C.) : premier acte documenté de transmission du savoir chaldéen à la Grèce.
- Diaspora de Juda à Babylone (597-539 av. J.-C.) : tribus de Juda et de Benjamin (+ Lévites), non les 12 ; les 10 du nord perdues en 722 av. J.-C. Talmud Bavli Shabbat 156a débat si les juifs sont soumis aux mazzalot.
- L'horoscope personnel naît à Alexandrie : Babylone apporte la matière, la Grèce la forme, l'Égypte le cadre technique.
- Quand Rome arrive en Méditerranée orientale, l'astrologie hellénistique est déjà formée.
III.L'hellénisation : le zodiaque comme géométrie
Ce que Bérose porta à Cos était matière chaldéenne : des omina, des périodes planétaires, un zodiaque encore imprécis. Ce que la Grèce fit de cela fut autre chose. Hipparque de Nicaée (v. 190-120 av. J.-C.), travaillant à Rhodes, mesura la précession des équinoxes — le déplacement lent de l'axe terrestre qui déplace le point vernal sur le fond des étoiles fixes — et catalogua plus de huit cents étoiles avec des coordonnées écliptiques. La géométrie grecque prit la matière babylonienne et la convertit en technē : une sphère céleste mathématique, divisible en degrés, où chaque étoile et chaque planète avait une position calculable.
Le zodiaque babylonien de douze signes × trente degrés s'emboîta dans cette sphère comme un gant. Ce n'étaient plus des omina isolés : c'étaient des positions angulaires dans un système. La différence entre Enuma Anu Enlil — soixante-dix tablettes de présages — et le Tetrabiblos de Ptolémée est la différence entre un catalogue d'avertissements et une doctrine : le même ciel, mais lu désormais à la règle et au compas.
À Rome, l'astrologie hellénisée parvint avant que la République ne se close. Publius Nigidius Figulus — sénateur, préteur, néo-pythagoricien, ami de Cicéron — la cultiva vers l'an 60 av. J.-C. Suétone le nomma Pythagoricus et magus, « pythagoricien et mage ». César le condamna à l'exil ; il y mourut. Mais entre la condamnation et la mort, Nigidius écrivit un De diis et un De augurio privato que personne ne conserve plus et que transmirent Suétone, saint Jérôme et Apulée. C'était un Romain de l'élite sénatoriale qui, cent ans avant Ptolémée, travaillait déjà l'astrologie grecque comme savoir technique. L'aristocratie romaine ne reçut pas l'astrologie de la plèbe : elle l'importa des livres grecs.
- Hipparque de Nicaée (v. 190-120 av. J.-C.) : mesure la précession, catalogue 800+ étoiles avec coordonnées écliptiques. La géométrie grecque convertit la matière chaldéenne en technē.
- Différence clé : Enuma Anu Enlil = catalogue de présages ; Tetrabiblos = doctrine avec positions angulaires dans un système. Même ciel, lecture à la règle et au compas.
- Nigidius Figulus (v. 60 av. J.-C.) : sénateur, préteur, néo-pythagoricien, ami de Cicéron. Suétone le nomme Pythagoricus et magus. Œuvres perdues (De diis, De augurio privato), transmises par Suétone, Jérôme, Apulée.
- L'aristocratie romaine importait l'astrologie des livres grecs, non de la plèbe. Cent ans avant Ptolémée, on la travaillait déjà à Rome.
IV.Rome reçoit l'héritage : de Cicéron à Auguste
La réception ne fut pas homogène. Marcus Tullius Cicéron écrivit en 44 av. J.-C. le De divinatione, un dialogue où son frère Quintus défend la divination et lui-même la réfute. Le livre II est une critique sceptique de l'astrologie : Cicéron reprend l'argument des jumeaux — deux nés au même instant sous le même ciel devraient avoir le même destin, et ne l'ont pas — et le tient pour décisif. Il ne réfute pas par mépris : il réfute parce qu'il a lu les stoïciens et les astrologues et que cela ne lui cadre pas. Mais en réfutant, il transmet. Cicéron est la première voix latine cultivée qui discute l'astrologie sérieusement, et l'argument des jumeaux qu'il popularisa en latin sera le même que Augustin d'Hippone reprendra quatre siècles et demi plus tard dans De civitate Dei V. La critique et la doctrine partagent la même matière première.
La citation n'est pas défense : c'est constat que l'astrologie était un savoir installé dans la conversation cultivée romaine. Cicéron la discute pour la réfuter ; la discussion même la légitime comme sujet.
Sous Auguste, l'astrologie cessa d'être seulement conversation philosophique et entra dans l'appareil impérial. Suétone enregistre que le premier empereur adopta Capricorne comme signe personnel — il le faisait frapper sur monnaies et gemmes — bien que son soleil fût en Balance à sa naissance. Le choix ne fut pas astrologique au sens technique : il fut politique. Capricorne était le signe sous lequel Auguste fut conçu, selon la tradition qu'il promut lui-même, et fonctionnait comme sceau d'un destin annoncé. L'empereur ne consultait pas les astres pour décider : il les utilisait pour légitimer. La distinction importe. Ce n'est pas de l'astrologie judiciaire — prédire les actes libres — ; c'est de l'astrologie politique — sceller une autorité avec le ciel.
Virgile mit la littérature au service du même geste. La Bucolique IV, de 40 av. J.-C., annonce la naissance d'un enfant et le retour de l'âge saturnien sous le signe d'Apollon. Le poème fut lu en son temps comme allusion à un fils d'Auguste et, des siècles plus tard, comme prophétie du Christ par les Pères latins. Ce qui intéressait Virgile était plus modeste et plus romain : mettre la métrique du poète au service de la théologie impériale du destin. Quand Rome dit « le ciel consacre ce règne », l'astrologie cesse d'être technique et se fait rhétorique d'État.
- Cicéron, <em>De divinatione</em> (44 av. J.-C.) : dialogue où il réfute l'astrologie (livre II) avec l'argument des jumeaux. En réfutant, il transmet et légitime comme sujet cultivé.
- Augustin reprendra l'argument des jumeaux dans De ciuitate Dei V, Ve siècle : la critique et la doctrine partagent la matière première.
- Auguste et Capricorne (Suétone, De vita Caesarum II, 94) : signe de conception, non de naissance ; sceau politique du destin, non astrologie judiciaire. L'empereur ne consulte pas, il légitime.
- Virgile, <em>Bucolique IV</em> (40 av. J.-C.) : la métrique du poète au service de la théologie impériale du destin. L'astrologie cesse d'être technique et devient rhétorique d'État.
✦✦«Existunt etiam, qui inter omnia deos esse dicant; nec una in re, sed in omnibus fere generibus… quin etiam signa partim ex corporibus, partim ex rebus gestis sequantur.»
Il en est qui disent que les dieux sont présents en toute chose, et que dans chaque espèce de choses se manifestent des signes… les uns tirés des astres, les autres des actions.
Cicéron, De diuinatione II, 14 (éd. W. A. Falconer, Loeb 154, 1923)
V.Tibère et l'ombre du Capitole
Voici le geste qui fait la grandeur de Rome et la distingue de toute tyrannie orientale : Auguste scelle son règne avec le ciel ; Tibère tente d'expulser ceux qui le lisent. En 19 apr. J.-C., le sénat romain — le même sénat qui avait voté la divinité d'Auguste — approuve un senatus consultum de mathematicis Italia pellendis, décret d'expulsion des astrologues d'Italie. Tacite l'enregistre (Annales II.32) et le laisse écrit pour toujours avec deux adjectifs : atrox et inritum. Atroce. Inutile. Le sénat de Rome, qui savait gouverner le monde, ne sut pas gouverner le ciel.
Et cependant — et là est le secret de la grandeur romaine — Tibère gouvernait depuis Capri entouré d'un astrologue, Thrasylle de Mendès, tandis qu'il faisait expulser les autres. Ce qui dans la bouche d'un rhéteur grec serait hypocrisie, dans la bouche d'un César est sagesse d'État. L'astrologie était dangereuse quand d'autres l'utilisaient. Entre les mains de l'empereur, elle était instrument ; entre les mains d'un sénateur, conjuration. Rome ne condamnait pas l'astrologie : elle condamnait celle qu'elle ne contrôlait pas. Celui qui possède le secret du ciel possède le calendrier du pouvoir. Un astrologue qui trace le thème d'un rival annonce, en puissance, sa mort ; un astrologue qui trace le thème de l'héritier annonce, en puissance, son avènement. Le sénatus-consulte de 19 ne fut pas hypocrisie : ce fut le sénat reconnaissant que le ciel, quand il se fait public, cesse d'être providence et devient conjuration.
Thrasylle sauva sa vie dans une anecdote que Suétone conserve (De vita Caesarum III.14). Conduit devant Tibère à Rhodes, il lut son thème, hésita, et finit par annoncer que le destin du prince était incalculable. Tibère, qui attendait la mort, étreignit celui qui la lui avait refusée. Thrasylle passa de prévenu à conseiller. L'art chaldéen que Bérose avait porté à Cos trois siècles plus tôt terminait ainsi dans le palais du César : le savoir de Babylone au service du trône de Rome. Là où les rois d'Orient se prosternaient devant les astrologues, le César les domptait et les mettait à son service. Voilà la différence.
- Sénatus-consulte de 19 apr. J.-C. (Tac. Ann. II.32) : de mathematicis Italia pellendis. Tacite le qualifie d'atrox et inritum — atroce et inutile.
- Thrasylle de Mendès : astrologue personnel de Tibère à Capri. Anecdote Suétone, De vita Caesarum III.14 : de prévenu à conseiller.
- Rome ne condamne pas l'astrologie : elle condamne celle qu'elle ne contrôle pas. Distinction constitutionnelle, non doctrinale.
- Celui qui possède le secret du ciel possède le calendrier du pouvoir.
VI.Manilius et le zodiaque comme poème
Voici le miracle romain : tandis que Tibère expulse les astrologues des rues, un Romain — un Romain, non un Grec, non un Alexandrin — écrit en cinq livres d'hexamètres la première astrologie qui se nomma elle-même littérature. Marcus Manilius, Astronomica (ère Auguste-Tibère, éd. G. P. Goold, Loeb 469, 1977). Ce que les Chaldéens avaient accumulé en tablettes, ce que les Grecs avaient mathématisé à Alexandrie, Rome le mit en hexamètres. Car le vers est le format que Rome réserve à ce qui mérite de durer. Et Manilius voulut que l'astrologie durât.
Manilius hérite d'Aratos et de Virgile — le ciel des Géorgiques —, mais il les porte là où nul Grec n'était allé : l'astrologie technique des signes, des décanats, des lots de fortune. Le poème ne s'achève pas tout à fait ; il y a des livres où l'auteur se perd en excursus mathématiques et d'autres où la métrique se relâche. Mais dans ses meilleurs passages il réussit ce qu'aucun astrologue grec n'avait tenté : faire du zodiaque un poème. Chaque signe a son caractère, sa dignité, sa place dans l'ordre du ciel. Le Bélier ouvre le printemps ; la Balance équilibre l'équinoxe ; le Capricorne ferme l'année et conduit au solstice d'hiver. L'astrologie de Manilius ne prédit pas : elle ordonne. Elle met chaque chose du ciel à sa place et la chante en hexamètres pour qu'elle y reste. Ce geste — prendre le savoir technique des vaincus et l'élever à la dignité du vers — est le geste que Rome fera avec tout ce qu'elle touche.
L'incipit n'est pas mineure invocation païenne. Manilius ouvre par Deus — non par Jupiter, non par Apollon — et demande au poète ce que la philosophie stoïcienne appelait sympatheia : la connexion entre l'ordre du ciel et l'ordre des choses. L'astrologie de Manilius est stoïcienne de racine : le ciel comme manifestation d'une sympatheia divine que l'homme peut lire s'il s'y prépare. C'est la première fois que l'astrologie technique se formule comme contemplation religieuse de l'ordre cosmique. Quand l'Église recevra le zodiaque trois siècles plus tard, elle trouvera ici semée l'idée que le ciel est lisible — non comme oracle, mais comme écriture. Rome remet à la chrétienté, déjà mise en hexamètres, l'idée d'un ciel écrit.
- Marcus Manilius, <em>Astronomica</em> (ère Auguste-Tibère ; éd. Goold, Loeb 469, 1977) : premier traité d'astrologie en vers, 5 livres d'hexamètres.
- Hérite d'Aratos et de Virgile (Géorgiques), mais porte le ciel au territoire de l'astrologie technique : signes, décanats, lots de fortune.
- Astrologie stoïcienne de racine : la sympatheia qui relie l'ordre du ciel à l'ordre des choses.
- Incipit par Deus (non Jupiter, non Apollon) : première fois que l'astrologie technique se formule comme contemplation religieuse. L'Église trouvera semée l'idée du ciel comme écriture lisible.
✦✦«Deus et summi conditor aetheris, / Indere si linguae bivalentia fila parati, / Quo caelum verti speculari in originem, / et omnes subjecisse vices astrorum in saecula.»
Dieu, auteur du suprême éther, si tu disposais à la langue des fils bivalents, pour contempler comment le ciel tourne en son origine, et soumettre aux siècles toutes les vicissitudes des astres.
Manilius, Astronomica I, 1-4 (éd. G. P. Goold, Loeb 469, 1977)
VII.Ptolémée et la distinction que Thomas héritera
Le savoir chaldéen avait voyagé mille ans — de Babylone à Cos, de Cos à Alexandrie — pour trouver, au IIe siècle apr. J.-C., l'homme qui lui donnerait forme canonique. Claude Ptolémée, travaillant à Alexandrie sous l'Empire romain, écrivit deux livres que la chrétienté ne lâcherait plus jamais : l'Almageste, qui fixe l'astronomie mathématique, et le Tetrabiblos, qui fixe l'astrologie comme doctrine. Édition canonique moderne : F. E. Robbins, Loeb Classical Library 435, Harvard University Press, 1940. Le texte original est en grec koinè ; sa réception, latine et chrétienne.
Ce que Ptolémée fait au premier chapitre du Tetrabiblos est le geste qui décide tout ce qui suit. Il ne confond pas astronomie avec astrologie, mais il ne les sépare pas non plus. Il les appelle « les deux moyens de prédiction par l'astronomie » : le premier, la science des mouvements célestes — l'Almageste — ; le second, la science des effets que ces mouvements produisent sur ce qu'ils entourent — le Tetrabiblos. Le premier est sûr, invariable, « même sans s'unir au second ». Le second est moins autosuffisant, « en raison de la faiblesse et de l'imprévisibilité des qualités matérielles des choses individuelles ». Deux sciences, une hiérarchie, une distinction.
La doctrine est physique, non magique. Ptolémée ne dit pas que les astres dicteraient des destins : il dit qu'ils envoient une force — dynamis en grec, uis ou potentia en latin — qui se disperse depuis la substance éthérée et imprègne la région sublunaire. Le soleil chauffe et refroidit avec les saisons ; la lune meut les marées et les humeurs ; les étoiles fixes et les planètes ajoutent, en leur conjonction et opposition, des inflexions particulières. L'astrologie ptolémaïque est de la physique céleste. Ce n'est pas un oracle. C'est de la causalité naturelle lue avec la géométrie du ciel.
Voici le germe que l'Église recueillera. Quand Thomas d'Aquin, onze siècles plus tard, rédigera la Summa Theologica II-II, q.95, a.5, il n'inventera pas la distinction. Il l'héritera. Thomas l'articule en trois : judiciaire stricte (condamnée — prétendre prédire les actes libres —), inclinations (licite avec prudence — les astres inclinent, n'obligent pas —), naturelle pure (science — l'astronomie de Ptolémée —). Et Thomas ferme avec la formule que C. S. Lewis rappellerait en 1957 comme « la position orthodoxe » : sapiens dominabitur astris — le sage dominera les astres. La chaîne doctrinale est droite : Ptolémée formule la physique, Augustin apporte la réfutation de la judiciaire, Thomas codifie la distinction, Léon XIII la rehabite avec <em>Æterni Patris</em> (1879). Sans Rome, sans Ptolémée, sans Alexandrie romaine, pas de chaîne. Pas de distinction accessible. Pas d'astrologie naturelle à distinguer de la judiciaire.
Rome ne remit pas à l'Église seulement le zodiaque mathématique de Babylone. Elle lui remit, déjà mis en doctrine, le geste de distinguer le physique du conjectural. Ce geste est le fondement de la section même que le lecteur a entre les mains.
- Claude Ptolémée, <em>Tetrabiblos</em> (IIe s. apr. J.-C. ; éd. Robbins, Loeb 435, 1940) : l'astrologie comme doctrine, non comme oracle. Grec koinè original.
- Distinction ptolémaïque (I.1) : deux sciences — astronomie (sûre, invariable) et astrologie (moins autosuffisante, physique céleste). La base que Thomas héritera.
- Doctrine physique, non magique : les astres envoient une dynamis / uis qui imprègne la région sublunaire. Causalité naturelle, non oracle.
- Chaîne doctrinale : Ptolémée (physique) → Augustin (réfutation de la judiciaire, Ve s.) → Thomas (Summa II-II q.95 a.5, tripartition, sapiens dominabitur astris) → Léon XIII (Æterni Patris 1879, rehabite le cadre).
- Rome remet à l'Église le geste de distinguer le physique du conjectural. Sans ce geste, pas d'astrologie naturelle à distinguer de la judiciaire.
✦✦«Δύο εἰσὶν αἱ κύριαι καὶ ἀκροτελεύταται τῶν κατὰ τὴν μαθηματικὴν προγνώσεων, ὦ Σῦρε· ἥν μὲν πρώτη τε τάξει καὶ δυνάμει, καθ' ἣν τὰς πρὸς ἀλλήλας τε καὶ πρὸς τὴν γῆν τῶν ἡλίων τε καὶ σελήνης καὶ ἄστρων περιόδους, ὡς ἕκαστα αὐτῶν γίνεται, καταλαμβάνομεν· ἥν δ' ἑτέραν, καθ' ἣν διὰ τοῦ φυσικοῦ χαρακτῆρος τῶν τοιούτων αὐτῶν σχημάτων τὰς ἐν τοῖς περιεχομένοις αὐτοῖς γινομένας μεταβολὰς ἐπισκέπομεν.»
Deux sont les principales et les plus accomplies des prévisions selon la science mathématique, ô Syrus : la première, par laquelle nous saisissons les révolutions du soleil, de la lune et des astres, les unes par rapport aux autres et par rapport à la terre, telles que chacune d'elles se produit ; la seconde, par laquelle, moyennant le caractère naturel de ces figures mêmes, nous examinons les changements qui surviennent dans les choses qu'elles enveloppent.
Ptolémée, Tetrabiblos I.1 (éd. W. Hübner, Bibliotheca Teubneriana, 1998 ; trad. F. E. Robbins, Loeb 435, 1940)
VIII.Vettius Valens et l'astrologie judiciaire que l'Église condamnera
Ptolémée ne fut pas le seul astrologue du IIe siècle, et il ne fut pas le plus lu par le peuple. Vettius Valens d'Antioche (120-v.175 apr. J.-C.), un peu plus jeune que Ptolémée, écrivit une Anthologiae en neuf livres qui est le manuel pratique le plus étendu qui survive de l'astrologie hellénistique. Là où Ptolémée distingue et s'entoure de précautions, Vettius Valens affirme et détermine. Son astrologie n'est pas physique céleste : c'est oracle mathématique. Il calcule des lots (parts arabes), des périodes critiques, des directions primaires, et promet — au lecteur qui apprendra à tracer le thème — le destin complet du nouveau-né, heure par heure, année par année, mort comprise.
La différence n'est pas de degré, elle est de nature. Ptolémée ouvre le Tetrabiblos en demandant qu'on reconnaisse « la faiblesse et l'imprévisibilité des qualités matérielles » et avertit que l'astrologie est « moins autosuffisante » que l'astronomie. Vettius Valens ouvre son Anthologiae en déclarant que le destin de l'homme est inscrit dans le degré exact de l'ascendant et que qui calcule bien calcule la fin. L'un laisse une marge au hasard et à l'acte libre ; l'autre les efface. L'astrologie que l'Église condamnera n'est pas celle de Ptolémée : c'est celle de Vettius Valens. Déterminisme fatal. Oracle déguisé en technique.
C'est ici que le narrateur s'arrête et dit ce que la source permet. Rome produisit les deux. Elle produisit le Ptolémée qui distingue la physique céleste de la conjecture, et elle produisit le Vettius Valens qui promet de prédire la minute de la mort. On ne peut exalter l'une sans nommer l'autre. La grandeur romaine n'est pas d'avoir été pur : elle est d'avoir donné forme canonique aux deux pour que l'Église, trois siècles plus tard, pût séparer l'ivraie du bon grain. Si Rome n'avait produit que Vettius Valens, l'astrologie serait morte comme superstition. Si elle n'avait produit que Ptolémée, le discernement thomiste n'aurait pas été nécessaire. La grandeur est d'avoir produit les deux, et de les avoir laissées à l'Église pour qu'elle jugeât.
Augustin d'Hippone, dans De civitate Dei V.1-7, fera le travail. Il prend l'argument des jumeaux que Cicéron avait popularisé en latin trois siècles plus tôt — deux nés sous le même ciel devraient avoir le même destin, et ne l'ont pas — et l'affile : si les astres déterminaient les actes libres, les jumeaux seraient identiques en tout ; comme ils ne le sont pas, les astres ne déterminent pas. Augustin ne nie pas l'influence physique. Il l'admet, comme Ptolémée. Ce qu'il nie, c'est la judiciaire stricte : la prétention de prédire les actes libres depuis la position des astres. Cette distinction — qu'Augustin formule comme réfutation et que Thomas codifiera comme doctrine — est la fermeture de l'arc qu'ouvre Bérose à Cos. Le savoir chaldéen, hellénisé par la Grèce, codifié par Rome, jugé par l'Église. Sans ce jugement, le savoir se serait perdu dans le déterminisme. Avec ce jugement, il survit comme astrologie naturelle, licite, qui observe les astres comme causes physiques sans prétendre prédire les actes libres.
- Vettius Valens d'Antioche (120-v.175 apr. J.-C.), Anthologiae (9 livres) : astrologie judiciaire pure. Lots, périodes critiques, direction primaire. Déterminisme fatal.
- Différence avec Ptolémée : non de degré, de nature. Ptolémée laisse marge au hasard et à l'acte libre ; Vettius Valens les efface.
- L'astrologie que l'Église condamnera n'est pas celle de Ptolémée : c'est celle de Vettius Valens. Oracle déguisé en technique.
- Rome produisit les deux. Grandeur non dans la pureté, mais dans l'acte d'avoir donné forme canonique aux deux pour que l'Église séparât l'ivraie du bon grain.
- Augustin, <em>De ciuitate Dei</em> V.1-7 : argument des jumeaux (hérité de Cicéron) pour réfuter la judiciaire stricte. Admet l'influence physique (comme Ptolémée), nie la prédiction des actes libres.
IX.De Ptolémée à Augustin : le pont patristique
Le savoir que Ptolémée codifia à Alexandrie ne se perdit pas. Il traversa la Méditerranée avec les marchands de livres, entra dans les bibliothèques de Rome et, quand l'Empire se christianisa, passa aux mains des Pères. Augustin d'Hippone le reçut, le lut, le discuta et le jugea. C'est ce que fait l'Église du savoir qu'elle hérite : elle ne le détruit pas, elle le juge. Elle le purifie.
Le livre V du De civitate Dei (v. 426), ch. 1-7, est l'acte fondateur. Augustin ne nie pas que les astres aient une influence physique — il l'admet, comme Ptolémée — : le soleil chauffe, la lune meut les marées, les étoiles régissent les temps agricoles. Ce qu'il nie, c'est la judiciaire stricte : la prétention de prédire les actes libres depuis la position des astres. L'argument est celui des jumeaux, que Cicéron avait popularisé en latin trois siècles plus tôt. Augustin le porte à sa forme canonique avec l'exemple d'Ésaü et Jacob : nés d'une même couche, d'un même ventre, sous le même ciel, et pourtant destinés à des vies opposées — l'un chasseur, l'autre berger ; l'un serviteur, l'autre seigneur ; l'un aimé de la mère, l'autre non.
La conclusion augustinienne est celle que l'Église fixe pour toujours : si deux nés sous le même ciel ont des destins opposés, les astres ne déterminent pas les actes de l'homme. Ils peuvent incliner — inclinant, non necessitant —, mais n'obligent pas. La liberté reste sauve. L'astrologie judiciaire reste condamnée. L'astrologie naturelle reste debout comme science : observer la dynamis physique des astres est licite ; prétendre prédire l'acte libre est illicite.
Onze siècles plus tard, Thomas d'Aquin articule cette distinction dans la Summa Theologica II-II, q.95, a.5, « De la divination par les étoiles ». Il la codifie en trois : judiciaire stricte (condamnée), inclinations (licite avec prudence), naturelle pure (science). Et il ferme avec la formule qui fixe l'orthodoxie : sapiens dominabitur astris — le sage dominera les astres. La chaîne est close.
En 1879, le pape Léon XIII promulgue l'encyclique Æterni Patris (4 août). Elle ne mentionne pas l'astrologie. Elle n'a pas besoin de le faire. En ordonnant qu'on lût saint Thomas comme docteur commun des écoles catholiques, elle rehabita la Summa II-II q.95 a.5 comme doctrine vivante. La distinction naturelle/judiciaire, née à Babylone, hellénisée à Cos, codifiée par Ptolémée à Alexandrie romaine, jugée par Augustin, articulée par Thomas, devenait accessible au monde moderne. Sans Léon XIII, la distinction fût restée dans les manuels, fossile d'une scolastique oubliée. Avec Léon XIII, elle redevenait patrimoine vivant.
L'astrologie naturelle qui suit la distinction thomiste ne s'inventa pas au XXe siècle. Elle est la dernière héritière d'une chaîne qui commence dans une tablette de Babylone, passe par l'hexamètre de Manilius, se codifie dans le grec de Ptolémée, se juge dans le latin d'Augustin, s'articule dans la Summa de Thomas et se rehabite dans l'encyclique de Léon XIII. Sans Rome, nul chaînon. Rome fut le creuset où Babylone s'hellénisa, où la Grèce se latinisa, où l'Église christianisa l'ensemble et le remit, déjà distingué et jugé, à la civilisation qu'elle-même fondait.
- Augustin, <em>De ciuitate Dei</em> V.1-7 (v. 426 ; éd. Dombart/Kalb, CCSL 47-48, 1955) : l'acte fondateur. L'Église ne détruit pas, elle juge.
- Argument des jumeaux (Ésaü et Jacob, V.4) : nés d'une même couche, destins opposés → les astres ne déterminent pas les actes libres. Inclinant, non necessitant.
- Thomas, <em>Summa</em> II-II q.95 a.5 (v. 1270) : tripartition — judiciaire condamnée, inclinations licites avec prudence, naturelle pure science. Sapiens dominabitur astris.
- Léon XIII, <em>Æterni Patris</em> (4 août 1879) : rehabite le thomisme. La distinction redevient doctrine vivante, non fossile.
- Sans Rome, nul chaînon. Babylone s'hellénisa à Cos, la Grèce se latinisa à Alexandrie romaine, l'Église christianisa l'ensemble et le remit déjà distingué et jugé.
✦✦«Nati sunt duo gemini antiqua patrum memoria, Esau et Iacob, qui in utero simul positi sunt, et tamen diuersissimi moribus, diuersissimi actibus, diuersissimo exitu uitae.»
Naquirent deux jumeaux en l'antique mémoire des pères, Ésaü et Jacob, qui furent placés ensemble dans le ventre, et cependant furent très divers en mœurs, très divers en actes, très divers en le dénouement de la vie.
Augustin, De ciuitate Dei V.4 (éd. Dombart/Kalb, CCSL 47-48, 1955)
X.Chronologie
XI.Sources
- Enuma Anu Enlil (série majeure, 68-70 tablettes), tablette 63 = Tablette de Vénus d'Ammisaduqa, XVIIe s. av. J.-C.
- Hypsiclès d'Alexandrie, Anaphoricus (v. 190 av. J.-C.) — premier texte grec qui atteste le zodiaque babylonien.
- Bérose, Babyloniaca (v. 290-278 av. J.-C.), 3 livres ; perdu comme œuvre autonome, fragments chez Alexandre Polyhistor → Eusèbe de Césarée, Praeparatio evangelica.
- Cicéron, De divinatione (44 av. J.-C.), livre II ; éd. W. A. Falconer, Loeb Classical Library 154, Harvard UP, 1923.
- Virgile, Bucolique IV (40 av. J.-C.) ; éd. R. A. B. Mynors, Appendix Vergiliana, Oxford UP.
- Manilius, Astronomica (ère Auguste-Tibère), 5 livres ; éd. G. P. Goold, Loeb Classical Library 469, Harvard UP, 1977.
- Ptolémée, Tetrabiblos (IIe s. apr. J.-C.) ; éd. W. Hübner, Bibliotheca Teubneriana, 1998 ; trad. F. E. Robbins, Loeb Classical Library 435, Harvard UP, 1940.
- Vettius Valens, Anthologiae (v. 150-175), 9 livres ; éd. D. Pingree, Vettii Valentis Antiocheni Anthologiarum libri novem, Teubner, Leipzig 1986.
- Tacite, Annales II.32 (sénatus-consulte de 19 apr. J.-C.) ; éd. H. Furneaux, Oxford.
- Suétone, De vita Caesarum II.94 (Auguste-Capricorne), III.14 (Tibère-Thrasylle) ; éd. Roberts, Teubner.
- Augustin d'Hippone, De ciuitate Dei V.1-7 (v. 426) ; éd. B. Dombart / A. Kalb, CCSL 47-48, Brepols, 1955.
- Thomas d'Aquin, Summa Theologica II-II, q.95, a.5 « De la divination par les étoiles » (v. 1270) ; éd. Léonine, Rome 1882-.
- Léon XIII, Æterni Patris (4 août 1879), encyclique ; texte officiel sur vatican.va.
XII.Questions fréquentes
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