I.La brèche de Porta Pia et le pontificat assiégé
ELe 20 septembre 1870, quatre ans avant le conclave qui élit Léon XIII, un détachement d'infanterie italienne ouvrit une brèche dans les murs de Rome par la Porta Pia. La ville du pape se trouvait incorporée au Royaume d'Italie. Pie IX, qui occupait la Chaire de Pierre depuis 1846, se déclara « prisonnier du Vatican » et ne sortit plus du palais apostolique. L'État pontifical, qui avait duré onze siècles, cessait d'exister comme sujet de droit international en une seule journée de canonnade.
Le pontificat assiégé était la condition de départ du successeur. Pie IX avait répondu à la perte temporelle par la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale (Concile Vatican I, 18 juillet 1870, constitution Pastor aeternus), approuvée en pleine guerre franco-prussienne et deux mois avant que les troupes italiennes n'entrent dans Rome. Le Syllabus (1864) avait fermé la porte au « modernisme » en énumérant quatre-vingts erreurs. Le pontificat précédent avait été de défense refermée : nier, condamner, fortifier.
L'Église que Pie IX léguait à son successeur était une Église dont le siège matériel était occupé, la souveraineté territoriale dissoute, la hiérarchie harcelée par les gouvernements libéraux d'Italie, d'Allemagne (le Kulturkampf de Bismarck, 1871–1878), de Suisse et de France, et dont la doctrine sociale était absente du débat public sur la « question ouvrière » que la révolution industrielle posait. Le socialisme, en pleine expansion depuis le Manifeste communiste (1848) et la Première Internationale (1864), comblait le vide que l'Église catholique ne comblait pas.
Le conclave de 1878 se tint dans des conditions de clandestinité relative. Les cardinaux se réunirent le 18 février, trois jours après la mort de Pie IX, dans la chapelle Sixtine. Le gouvernement italien avait menacé de confisquer les biens de tout cardinal qui y assisterait. Cinquante-quatre des soixante-quatre cardinaux vivants y assistèrent. Le 20 février, au troisième tour de scrutin, fut élu Vincenzo Gioacchino Pecci, archevêque de Pérouse, cardinal depuis 1853, qui prit le nom de Léon XIII.
- 20 septembre 1870 : brèche de Porta Pia. L'État pontifical cesse d'exister comme sujet de droit international. Pie IX se déclare « prisonnier du Vatican ».
- 18 juillet 1870 : le Concile Vatican I proclame l'infaillibilité pontificale (Pastor aeternus). Le concile est suspendu le 20 octobre sans reprise.
- 1864 : Pie IX publie le Syllabus, liste de 80 erreurs modernes. L'Église se resserre en défense doctrinale refermée.
- 1871–1878 : Kulturkampf de Bismarck en Allemagne. Expulsion des jésuites, contrôle étatique des séminaires, emprisonnement d'évêques catholiques.
- 20 février 1878 : conclave en chapelle Sixtine. Élection de Vincenzo Gioacchino Pecci, archevêque de Pérouse. Il prend le nom de Léon XIII.
II.Vincenzo Gioacchino Pecci : de Carpineto à Pérouse
Vincenzo Gioacchino Pecci naquit le 2 mars 1810 à Carpineto Romano, un village des Monti Lepini, dans les États pontificaux. Fils d'une famille de la petite noblesse rurale — les Pecci étaient comtes d'origine toscane établis dans le Latium depuis le XVe siècle —, il fut le sixième de sept enfants. Son frère aîné, Giuseppe Pecci (1807–1890), jésuite puis cardinal, serait l'un des principaux collaborateurs du pontificat léonin dans la restauration thomiste.
Formé au collège jésuite de Viterbe (1818–1824), au séminaire romain (1824–1832) et à l'Accademia dei Nobili Ecclesiastici de Rome — l'école diplomatique pontificale —, Pecci reçut l'ordination sacerdotale le 31 décembre 1837, à vingt-sept ans. Sa carrière administrative fut rapide : gouverneur de Bénévent (1838–1841), délégué apostolique de Spolète (1841–1843), nonce en Belgique (1843–1846). À Bruxelles, il traita avec le roi Léopold Ier et entretint une correspondance avec le futur cardinal Sterckx, archevêque de Malines.
Grégoire XVI le nomma archevêque in partibus de Damiette le 27 janvier 1843, avant la nonciature belge. Pie IX le transféra au siège suburbicaire de Pérouse le 19 janvier 1846, où Pecci demeurerait trente-deux ans. Il y écrivit ses lettres pastorales sur le thomisme (1854, Rerum ecclesiasticarum), sur la formation du clergé (1858), sur la question sociale (1877, L'operaia e l'onestà), cette dernière anticipant des thèmes de Rerum Nouarum. Pie IX le créa cardinal-prêtre de San Lorenzo in Panisperna le 19 décembre 1853.
Pérouse fut pour Pecci ce qu'Hippone fut pour Augustin : le siège qui le forma comme pasteur et comme intellectuel. Son épiscopat s'y distingua par la promotion des études thomistes au séminaire diocésain, par la résistance sans éclat au libéralisme anticlérical du Royaume d'Italie après 1860 (Pérouse fut annexée en septembre de cette année), et par une série de lettres pastorales qui contenaient déjà, en germe, le programme qu'il appliquerait comme pape : thomisme, doctrine sociale, ouverture à l'étude. En 1877 il publia L'operaia e l'onestà, pastorale sur la condition ouvrière écrite lorsque la « question sociale » n'était pas encore une catégorie magistérielle. Quatre ans avant Rerum Nouarum, Pecci écrivait déjà que « l'ouvrier n'est pas une marchandise ».
- 2 mars 1810 : naissance à Carpineto Romano (États pontificaux). Fils des comtes Pecci, petite noblesse rurale du Latium.
- 31 décembre 1837 : ordination sacerdotale à Rome. Formation jésuite à Viterbe, séminaire romain et Accademia dei Nobili Ecclesiastici.
- 1838–1843 : carrière administrative : gouverneur de Bénévent, délégué de Spolète, nonce en Belgique.
- 1846–1878 : archevêque de Pérouse. Trente-deux ans d'épiscopat. Lettres pastorales sur le thomisme (1854), le clergé (1858), la question ouvrière (1877).
- 19 décembre 1853 : créé cardinal-prêtre de San Lorenzo in Panisperna par Pie IX.
- Frère : Giuseppe Pecci SJ (1807–1890), cardinal dès 1879. Collaborateur direct de la restauration thomiste.
III.Æterni Patris (1879) : le thomisme comme maison commune
Le 4 août 1879, dix-sept mois après son élection, Léon XIII signa l'encyclique Æterni Patris. Le titre est le début du texte : « Du Père éternel ». L'encyclique n'est pas un manifeste polémique contre la modernité — c'est ce qu'avait déjà fait Pie IX avec le Syllabus. C'est un acte constructif : ordonner aux séminaires et aux facultés catholiques de placer saint Thomas d'Aquin comme auteur principal dans la formation philosophique. Non pas le seul, mais le principal. C'est un acte de magistère pédagogique d'une portée considérable : choisir un auteur du XIIIe siècle comme maison commune de la théologie catholique du XIXe siècle.
La phrase qui ouvre la section doctrinale fixe le programme. Léon XIII ne réhabilite pas Thomas comme un fossile : il le réhabilite comme cadre vivant de pensée. La distinction est constitutive. Avant Æterni Patris, la Summa Theologica se lisait dans les séminaires comme manuel de théologie morale, chapitre par chapitre, dans une édition non critique. Après Æterni Patris, elle se lit comme cadre de pensée. La différence n'est pas de degré : elle est ontologique.
Les actes matériels qui suivirent confirment que l'encyclique n'était pas rhétorique. En 1880, Léon XIII érigea à Rome l'Académie de saint Thomas d'Aquin, institution destinée à former les professeurs qui enseigneraient le thomisme dans les séminaires. En 1882 il initia l'Editio Leonina, édition critique des œuvres complètes de saint Thomas sous commission pontificale — entreprise éditoriale qui continue aujourd'hui, plus de cent quarante ans plus tard, sous dépendance du Saint-Siège —. La Summa Theologica II-II, question 95, article 5, le texte canonique qui fixe la distinction entre astrologie naturelle et judiciaire, se trouva dès lors disponible en texte critique accessible.
Le geste d'Æterni Patris ne s'entend pas sans le contexte intellectuel. En 1879, la scolastique était en retraite. La Révolution française, le libéralisme, le kantisme, le positivisme de Comte, l'hégélianisme, le spiritualisme éclectique de Ravaisson et Cousin — tous les courants du XIXe siècle avaient relégué Thomas au coin des manuels séminariaux comme fossile prémoderne. La Summa se lisait, mais ne se discutait pas en dialogue avec la philosophie moderne. L'Église était en défense refermée depuis le Syllabus (1864), non en reconstruction intellectuelle. Léon XIII inverse la tendance : de défendre à reconstruire.
Le choix de Thomas n'est pas arbitraire. Le pape le dit dans l'encyclique : Thomas est l'auteur qui a le mieux synthétisé la révélation chrétienne avec la philosophie d'Aristote, celui qui a distingué avec le plus de précision entre nature et grâce, raison et foi, libre arbitre et détermination. C'est la synthèse qui permet à l'Église d'entrer en dialogue avec la modernité sans s'y dissoudre. Léon XIII ne demande pas aux catholiques de rejeter Kant ou Hegel : il demande de les lire avec Thomas en arrière-plan, pour qu'ils disposent de l'instrument permettant de distinguer en eux ce qui est vérité de ce qui est erreur.
- Æterni Patris (4 août 1879) : encyclique qui ordonne saint Thomas comme auteur principal dans la formation philosophique des séminaires catholiques. Non pas le seul, mais le principal.
- Académie de saint Thomas (1880) : érigée à Rome par Léon XIII. Elle forme les professeurs qui enseigneront le thomisme.
- Editio Leonina (1882) : édition critique des œuvres complètes de saint Thomas, sous commission pontificale. Entreprise qui continue aujourd'hui, +140 ans plus tard.
- Contexte intellectuel : en 1879 la scolastique était évincée par kantisme, positivisme, hégélianisme. La Summa se lisait comme fossile, non comme cadre. Æterni Patris inverse la tendance : de défendre à reconstruire.
- Choix de Thomas : l'auteur qui a le mieux synthétisé révélation et philosophie d'Aristote. L'instrument pour distinguer nature/grâce, raison/foi, libre arbitre/détermination. Non pas rejeter la modernité : la lire avec Thomas en arrière-plan.
✦✦«Angelici Doctoris magisterio et auctoritate… uniuersam Ecclesiam illustrari.»
Par l'enseignement et l'autorité du Docteur Angélique… l'Église universelle est illuminée.
Léon XIII, Æterni Patris (4 août 1879). Texte latin officiel : vatican.va/content/leo-xiii/la/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_04081879_aeterni-patris.html
IV.Le programme léonin : dialoguer sans se rendre
Le programme de Léon XIII s'articula sur cinq fronts simultanés, non sur un seul. L'appeler « pape social » (comme le fait l'historiographie populaire) ou « pape thomiste » (comme le fait la lecture purement intellectuelle) est réductionniste. Le programme léonin est intégral : intellectuel, social, historique, diplomatique et dévotionnel. Les cinq fronts se soutiennent mutuellement. Si l'on en retire un, les autres boitent.
Front intellectuel. Æterni Patris (1879) restaura le thomisme. Sans ce front, les autres manquent de cadre doctrinal : la doctrine sociale de Rerum Nouarum ne se tient pas sans le principe thomiste du bien commun ; la doctrine politique d'Immortale Dei ne se tient pas sans la distinction entre loi éternelle et loi humaine ; la doctrine de la liberté de Libertas ne se tient pas sans la notion thomiste de libre arbitre ordonné au bien. Le thomisme est la cimentation.
Front social. Rerum Nouarum (15 mai 1891) inaugura la doctrine sociale catholique comme magistère. Avant 1891, l'Église avait condamné le socialisme (Quod apostolici muneris, 1878) sans offrir d'alternative doctrinale à l'ouvrier catholique. Après 1891, l'Église entre dans la « question ouvrière » avec une doctrine propre : salaire juste, droit d'association, propriété privée avec fonction sociale, subsidiarité (avant que le terme n'existe). Rerum Nouarum ouvre un courant qui va jusqu'à Laudato si' (2015), en passant par Quadragesimo Anno (1931, Pie XI) et Centesimus Annus (1991, Jean-Paul II).
Front historique. L'ouverture des Archives secrètes vaticanes en 1881 est un acte de transparence intellectuelle sans précédent. Fermées au public depuis Paul V (1612), les Archives furent ouvertes aux historiens par décision de Léon XIII. La justification du pape fut directe : l'Église ne craint pas ses propres documents. L'ouverture permit, entre autres, la redécouverte moderne des procès de Galilée (publiés en 1887) et, un siècle plus tard, celle du parchemin de Chinon par Barbara Frale (2001). Sans Léon XIII, pas de Chinon moderne.
Front diplomatique. Léon XIII désamorca partiellement le Kulturkampf de Bismarck (1871–1878) en négociant avec le chancelier allemand via la nonciature. Il rétablit des nonciatures en Belgique (1880) et en Espagne (1881). En France, le ralliement à la République française, proclamé dans l'encyclique Au milieu des sollicitudes (16 février 1892), demanda aux catholiques français d'accepter la forme républicaine du gouvernement pour cesser de combattre le régime. Le ralliement eut un succès partiel : il contint temporairement l'antisémitisme catholique français, mais échoua après l'affaire Dreyfus (1894–1906).
Front dévotionnel. Douze encycliques sur le Rosaire (1883–1898), la consécration du genre humain au Sacré-Cœur par Annum Sacrum (25 mai 1899, solennité célébrée le 11 juin 1899) que le pape lui-même appela « le grand acte » de son pontificat. La dévotion n'est pas ornement : elle est la condition pastorale du programme doctrinal. Un pontificat purement intellectuel ne serait pas parvenu aux fidèles. Le Rosaire et le Sacré-Cœur y sont parvenus.
La méthode qui unit les cinq fronts est la distinction, non la dissolution. Léon XIII ne dissout pas la doctrine catholique dans le libéralisme moderne, ni la modernité dans le catholicisme prémoderne. Il distingue : ce qui dans la modernité est légitime (formes démocratiques, liberté comme autodétermination ordonnée au bien, science astronomique, critique historique), il le distingue de ce qui dans la modernité est erreur (libéralisme comme indifférence à l'égard de la vérité, socialisme comme collectivisme, relativisme gnoséologique). La méthode est thomiste appliquée à la modernité. La modernité entre dans l'Église, mais réordonnée par le thomisme, non acceptée en bloc.
- Front intellectuel : Æterni Patris (1879) restaure le thomisme. C'est la cimentation des quatre autres fronts. Sans Thomas, ni doctrine sociale ni doctrine politique ni doctrine de la liberté.
- Front social : Rerum Nouarum (15 mai 1891) inaugure la doctrine sociale catholique. Salaire juste, droit d'association, propriété avec fonction sociale. Ouverture du courant qui va jusqu'à Laudato si' (2015).
- Front historique : ouverture des Archives secrètes vaticanes en 1881. L'Église ne craint pas ses propres documents. Permet la redécouverte moderne de Galilée (1887) et, un siècle plus tard, du parchemin de Chinon (2001).
- Front diplomatique : désamorçage partiel du Kulturkampf, rétablissement de nonciatures (Belgique 1880, Espagne 1881), ralliement à la République française (1892). Succès partiel : échec après l'affaire Dreyfus.
- Front dévotionnel : 12 encycliques sur le Rosaire (1883–1898), consécration au Sacré-Cœur par Annum Sacrum (25 mai 1899). Léon XIII lui-même l'appela « le grand acte » de son pontificat.
- Méthode : distinguer, non dissoudre. Ce qui est légitime dans la modernité (formes démocratiques, science, critique historique) distingué de ce qui est erreur (libéralisme comme indifférence, socialisme, relativisme). Thomisme appliqué à la modernité.
V.Rerum Nouarum (1891) : l'Église entre dans la question sociale
Le 15 mai 1891, Léon XIII signa Rerum Nouarum, encyclique sur la condition des ouvriers. C'est l'exception qui confirme la méthode : pour la première fois, le magistère pontifical entre avec une doctrine propre dans la « question ouvrière » que la révolution industrielle avait posée et que le socialisme prétendait résoudre. L'encyclique ne condamne pas en bloc : elle distingue. Elle condamne le socialisme comme collectivisme qui dissout la propriété privée et la famille ; elle condamne le libéralisme sauvage qui réduit l'ouvrier à marchandise ; elle défend la propriété privée avec fonction sociale, le salaire juste, le droit d'association et l'intervention subsidiaire de l'État.
L'incipit latin, dans ses graphies originales, situe l'urgence : les « choses nouvelles » ne sont pas une nouveauté capricieuse, ce sont une agitation qui va du raisonnement aux armes. L'Église ne peut se taire lorsque l'agitation touche l'ordre social que la doctrine doit juger.
La doctrine de Rerum Nouarum s'articule en quatre thèses. Première : la propriété privée est un droit naturel conforme à la destination universelle des biens et au commandement « tu ne voleras pas », mais elle porte attachée une fonction sociale : le propriétaire ne peut user de ce qui est sien contre le bien commun. Deuxième : le salaire juste n'est pas le salaire du marché, mais celui qui permet à l'ouvrier de subvenir à lui-même et à sa famille avec une marge d'épargne. Troisième : le droit d'association est naturel ; l'État ne peut interdire les syndicats catholiques d'ouvriers sans violer la loi naturelle. Quatrième : l'intervention de l'État dans l'économie doit être subsidiaire : intervenir là où la famille ou le corps intermédiaire ne le peut, sans les absorber.
La réception espagnole de Rerum Nouarum fut dense et précoce. En 1893, le jésuite Vicente Aldalur fonda à Valence les Cercles catholiques d'ouvriers suivant le modèle du Cercle catholique d'ouvriers de Milan (1861), désormais réarmé doctrinalement par l'encyclique. Le père Antonio Vicent SJ, directeur de la revue El Mensajero del Corazón de Jesús depuis 1879, en fut le principal moteur intellectuel : il rédigea El movimiento social cristiano (1893) et forma une génération de propagandistes catholiques. L'Action catholique populaire, héritière directe des Cercles, articula la présence sociale du catholicisme espagnol durant le premier tiers du XXe siècle. Severino Aznar (1870-1938), professeur d'Histoire d'Espagne à l'Université de Madrid et directeur de La Correspondencia de España, publia El problema social y la democracia cristiana (1900) comme extension espagnole de la doctrine léonine. La réception espagnole ne fut pas marginale : elle fut l'un des foyers européens les plus actifs.
La portée de Rerum Nouarum se mesure à sa descendance magistérielle. Pie XI la commémora par Quadragesimo Anno (1931), où fut formellement forgé le principe de subsidiarité. Jean XXIII continua avec Mater et Magistra (1961) et Pacem in Terris (1963). Paul VI avec Octogesima Adveniens (1971). Jean-Paul II avec Laborem Exercens (1981) et Centesimus Annus (1991). Benoît XVI avec Caritas in Veritate (2009). François avec Laudato si' (2015) et Fratelli Tutti (2020). La doctrine sociale catholique, aujourd'hui, reste léonine en sa fondation.
L'Église, avec Rerum Nouarum, entra dans la modernité sociale pour la réordonner. Non pour se dissoudre dans le socialisme. Non pour bénir le libéralisme sauvage. Pour juger l'un et l'autre à partir d'un principe qu'aucun n'accepte : le principe du bien commun thomiste, que ni le collectivisme ni l'individualisme ne peuvent soutenir.
- 15 mai 1891 : Rerum Nouarum sur la condition des ouvriers. Première encyclique sociale de l'histoire. Distingue socialisme et libéralisme sauvage, condamne les deux.
- Quatre thèses : propriété privée avec fonction sociale, salaire juste (non de marché), droit d'association naturel, intervention subsidiaire de l'État.
- Réception espagnole : Cercles catholiques d'ouvriers de Valence (1893), père Antonio Vicent SJ et El Mensajero del Corazón de Jesús, Action catholique populaire, Severino Aznar (El problema social y la democracia cristiana, 1900).
- Descendance magistérielle : Quadragesimo Anno (1931), Mater et Magistra (1961), Laborem Exercens (1981), Centesimus Annus (1991), Caritas in Veritate (2009), Laudato si' (2015). La doctrine sociale catholique reste léonine en sa fondation.
- Méthode : l'Église entre dans la modernité sociale pour la réordonner, non pour s'y dissoudre. Le principe du bien commun thomiste, ni le collectivisme ni l'individualisme ne peuvent le soutenir.
✦✦«Rerum nouarum semel excitata cupidine, quae diu quidem commouet ciuitates, illud erat consecuturum ut commutationum studia a rationibus ad arma potius transferrentur.»
Le désir de choses nouvelles, une fois éveillé, qui depuis longtemps agite les cités, devait conduire à ce que la passion du changement passe des raisonnements aux armes.
Léon XIII, Rerum Nouarum (15 mai 1891), prologue. Texte latin officiel : vatican.va/content/leo-xiii/la/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html
VI.L'ouverture des Archives vaticanes (1881) : l'Église qui ne craint pas ses documents
Le 1er mai 1881, Léon XIII ordonna l'ouverture des Archives secrètes vaticanes aux historiens. Les Archives, fondées dans leur forme moderne par Paul V en 1612, étaient restées fermées à l'étude externe pendant deux cent soixante-neuf ans. La décision de Léon XIII ne fut pas un geste symbolique : ce fut l'ouverture matérielle de la mémoire institutionnelle de l'Église à la critique historique. Le pape la justifia par une phrase qui demeura comme devise du pontificat en matière intellectuelle : l'Église ne craint pas ses propres documents.
Les Archives, aujourd'hui Archives apostoliques vaticanes depuis le changement de dénomination de 2019, conservent plus de huit cents fonds documentaires qui s'étendent du VIIIe siècle au XXe siècle. Leurs rayonnages totalisent quatre-vingt-cinq kilomètres linéaires. Avant 1881, l'accès était réservé aux archivistes pontificaux et à une poignée d'érudits choisis. Après 1881, tout historien muni de crédences académiques put solliciter une consultation. L'Église cessa d'être objet de rumeur pour devenir objet d'étude.
Les effets de l'ouverture ne se firent pas attendre. En 1887, le Saint-Siège lui-même publia les actes du procès de Galilée Galilei (1633), document central du conflit entre l'Église et la science moderne. La publication permit à l'historiographie sérieuse de réviser le cas au-delà du mythe dix-neuviémiste de « Galilée martyr de la science » : le procès fut réel, la condamnation fut réelle, mais les actes montraient un tableau plus complexe que la caricature. L'Église ne défend pas la condamnation — la révision formelle viendrait avec Jean-Paul II en 1992 — mais elle la documente. La transparence est antérieure au repentir, non l'inverse.
Un second effet se produisit en septembre 2001. Barbara Frale, paléographe italienne des Archives apostoliques vaticanes, redécouvrit dans le fonds Armadio XXXI le parchemin de Chinon (17-20 août 1308), acte de la commission pontificale qui avait absous les Templiers de l'hérésie. Le document se trouvait aux Archives depuis 1308, mal catalogué. Sans l'ouverture de 1881, sa redécouverte n'aurait pas été possible : la consultation par des historiens extérieurs était la condition pour qu'une paléographe comme Frale pût travailler dans le fonds. Sans Léon XIII, pas de Chinon moderne. La chaîne documentaire qui soutient l'article sur le parchemin de Chinon dans cette même Bibliothèque passe par la décision léonine de 1881.
L'ouverture des Archives doit se lire conjointement avec la réorganisation de la Specola Vaticana (observatoire astronomique) que Léon XIII ordonna dix ans plus tard par la lettre Ut Mysticam (14 mars 1891). La Specola, héritière de la tour des vents de Grégoire XIII (1578-1580) et de l'observatoire du Collège romain (1787-1878), fut réorganisée comme observatoire pontifical d'astronomie. Ce n'est pas un soutien à l'astrologie : c'est un soutien à l'astronomie comme science naturelle, qui est le substrat physique de l'astrologie naturelle thomiste. L'Église, avec la Specola, disait que la science des astres est licite et digne du patronage pontifical.
L'ouverture des Archives et la réorganisation de la Specola sont deux faces d'un même geste léonin. L'Église ne craint pas ses documents. L'Église ne craint pas le ciel. L'une ouvre la mémoire, l'autre ouvre l'observation. Ensemble, elles disent à la modernité : le catholicisme n'est pas obscurantisme ; il est tradition qui se laisse examiner et science qui se laisse cultiver. L'Église comme préservatrice du savoir trouve en Léon XIII son restaurateur moderne.
- 1er mai 1881 : Léon XIII ordonne l'ouverture des Archives secrètes vaticanes aux historiens. Fermées au public depuis Paul V (1612). 269 ans de clôture.
- Volume : +800 fonds documentaires, du VIIIe au XXe siècle, 85 kilomètres linéaires de rayonnages.
- 1887 : le Saint-Siège publie les actes du procès de Galilée (1633). La transparence est antérieure au repentir (qui viendra en 1992 avec Jean-Paul II), non l'inverse.
- Septembre 2001 : Barbara Frale redécouvre le parchemin de Chinon (1308) dans le fonds Armadio XXXI. Sans l'ouverture de 1881, pas de Chinon moderne. La chaîne documentaire de cette Bibliothèque passe par Léon XIII.
- 14 mars 1891 : la lettre Ut Mysticam réorganise la Specola Vaticana. Non un soutien à l'astrologie : un soutien à l'astronomie comme science naturelle. Substrat physique de l'astrologie naturelle thomiste.
- Église comme préservatrice : l'Église comme préservatrice du savoir (archives, observatoires) trouve en Léon XIII son restaurateur moderne.
VII.Libertas, Immortale Dei, Diuturnum : la liberté et l'État sous la loi morale
Entre 1881 et 1888, Léon XIII publia cinq encycliques sur les relations entre l'Église et l'État et sur la nature de la liberté. Les trois centrales sont Diuturnum illud (29 juin 1881, sur l'origine du pouvoir civil), Immortale Dei (1er novembre 1885, sur la constitution chrétienne des États) et Libertas Praestantissimum (20 juin 1888, sur la nature de la liberté humaine). Les trois articulent la doctrine politique léonine sur un principe unique : la liberté humaine et le pouvoir civil sont tous deux sous la loi morale, et non au-dessus d'elle.
Diuturnum illud fixe la doctrine de l'origine du pouvoir civil. Contre le contractualisme moderne (Rousseau, Kant), Léon XIII affirme que le pouvoir civil vient de Dieu, source de toute autorité, mais s'exerce par médiation du peuple : le peuple n'est pas source du pouvoir, il est sujet qui le confère. L'État n'est pas produit d'un pacte arbitraire, mais de la nature sociale de l'homme. L'obéissance au pouvoir légitime est un devoir moral, non un calcul utilitariste. Lorsque le pouvoir devient tyrannique, le droit de résistance est doctrine traditionnelle de l'Église (scolastiques espagnols du XVIe siècle : Vitoria, Suárez, Mariana), mais l'Église ne légitime pas la rébellion sans plus : elle la conditionne à la tyrannie manifeste et à l'absence de remèdes légaux.
Immortale Dei fixe la doctrine de la constitution chrétienne de l'État. L'État n'est pas confessionnel par imposition cléricale, mais par correspondance à la vérité sur Dieu et sur l'homme. La fausseté de l'État laïque neutre consiste à feindre que l'indifférence à l'égard de la vérité religieuse est neutralité, alors qu'elle est en réalité position : nier Dieu comme fondement de l'ordre public, c'est prendre parti pour l'athéisme pratique. L'Église n'impose pas la confessionnalité par la force : elle la défend comme correspondance de l'État à la vérité. Cette doctrine, appliquée au cas espagnol, fonde la confessionnalité des royaumes hispaniques depuis Récarède (587) jusqu'à 1978, comme on le documente dans l'article sur le triumvirat hispanique de cette même Bibliothèque.
Libertas Praestantissimum fixe la doctrine de la liberté. C'est l'encyclique la plus systématique et celle qui articule avec le plus de précision la méthode léonine de distinguer, non de dissoudre. La liberté n'est pas univoque : il y a la liberté comme autodétermination ordonnée au bien (liberté vraie, licite, droit naturel) et la liberté comme indifférence à l'égard de la vérité (liberté fausse, condamnée, fondement du libéralisme moderne). La première est la liberté de l'homme qui connaît le bien et le choisit ; la seconde est la liberté de l'homme qui feint que le bien et le mal sont des conventions et s'attribue le droit de les redéfinir. Léon XIII ne condamne pas la liberté politique : il condamne le libéralisme philosophique qui fait de l'indifférence à l'égard de la vérité le principe de l'ordre public.
L'héritage des trois encycliques est la doctrine politique que Jean-Paul II, dans Centesimus Annus (1991, n° 44-46), reprendrait comme fondement de la démocratie catholique : la démocratie est légitime lorsqu'elle reconnaît la loi morale objective comme limite du consensus majoritaire ; elle est illégitime lorsqu'elle réduit la loi au consensus. La démocratie n'est pas une valeur absolue : c'est une forme de gouvernement qui vaut ce que vaut la loi morale qui la limite. Léon XIII l'a dit en 1885 ; Jean-Paul II l'a répété en 1991. La doctrine n'a pas changé.
- Diuturnum illud (29 juin 1881) : le pouvoir civil vient de Dieu, source de toute autorité, et s'exerce par médiation du peuple. L'État n'est pas un pacte arbitraire ; l'obéissance au pouvoir légitime est un devoir moral.
- Immortale Dei (1er novembre 1885) : la constitution chrétienne de l'État n'est pas une imposition cléricale, c'est correspondance de l'État à la vérité. La fausseté de l'État laïque neutre est de feindre la neutralité là où il y a position.
- Libertas Praestantissimum (20 juin 1888) : la liberté comme autodétermination au bien est licite (droit naturel) ; la liberté comme indifférence à l'égard de la vérité est condamnée. Ne condamne pas la liberté politique : condamne le libéralisme philosophique.
- Doctrine espagnole : la confessionnalité hispanique depuis Récarède (587) jusqu'à 1978 se fonde sur cette correspondance de l'État à la vérité (article sur le triumvirat hispanique, cette Bibliothèque).
- Héritage : Jean-Paul II la reprend dans Centesimus Annus (1991, n° 44-46). La démocratie vaut ce que vaut la loi morale qui la limite. Léon XIII en 1885 ; Jean-Paul II en 1991. La doctrine n'a pas changé.
La liberté, le plus excellent des biens naturels, n'est pas faculté de faire ce que l'on veut, mais faculté de faire ce que l'on doit ; et l'État qui la réduit à indifférence à l'égard de la vérité ne la libère pas, il la dissout.
Liberté ordonnée au bien (licite)
- PrincipeL'homme connaît le bien et le choisit. La liberté est autodétermination au vrai bien.
- OrigineDroit naturel. La volonté ordonnée au bien est la liberté vraie.
- PolitiqueL'État reconnaît la liberté comme exercice du devoir, non comme indifférence.
- DoctrineCohérent avec Thomas, Summa I, q.83, a.1 : libre arbitre comme acte de la volonté mue par la raison.
Liberté comme indifférence (condamnée)
- PrincipeL'homme feint que bien et mal sont des conventions et s'attribue le droit de les redéfinir.
- OrigineLibéralisme philosophique moderne. L'indifférence à l'égard de la vérité comme fondement de l'ordre public.
- PolitiqueL'État laïque neutre feint la neutralité ; en réalité il prend parti pour l'athéisme pratique.
- DoctrineCondamné par Léon XIII dans Libertas Praestantissimum (20 juin 1888).
VIII.Humanum Genus (1884) et Testem Benevolentiae (1899) : les condamnations et leurs limites
La sincérité exige qu'un article sur Léon XIII ne cache pas ses ombres documentables. La vérité au-dessus de la polémique : si le sujet a des limites, on les documente. Deux textes du pontificat léonin en portent : Humanum Genus (20 avril 1884), contre la franc-maçonnerie, et Testem Benevolentiae (22 janvier 1899), contre l'« américanisme ». Dans les deux, l'exactitude doctrinale coexiste avec un ton et un cadrage que l'historiographie sérieuse a nuancés. Documenter les deux — acquis et limites — n'est pas un démérite du pape : c'est de l'honnêteté.
Humanum Genus applique à la franc-maçonnerie le cadre augustinien des deux cités : la cité de Dieu et la cité du démon, la franc-maçonnerie étant située dans la seconde. L'exactitude : la franc-maçonnerie du XIXe siècle était un acteur réel, organisé, avec une présence documentée dans la politique anticléricale (Italie, France, Mexique, Brésil), et sa doctrine déiste et naturaliste était incompatible avec le catholicisme. La condamnation était doctrinalement correcte. La limite : l'encyclique adopte le genre rhétorique de la « conspiration universelle », héritier de Barruel (1797) et de la littérature antimaçonnique du XIXe siècle, qui sonne aujourd'hui excessif. Non parce que la franc-maçonnerie n'existait pas (elle existait), mais parce que le genre conspirationniste surdimensionne la coordination et l'intention, et projette sur la franc-maçonnerie un projet unitaire que l'historiographie postérieure (Margiotta Broglio, Jacob) a montré plus fragmenté. Le pape a vu juste sur le doctrinal ; le ton se lit aujourd'hui comme excessif.
Testem Benevolentiae condamne l'« américanisme », hérésie attribuée au catholicisme américain représenté par le père Hecker (fondateur des Paulistes, 1858) et défendue en France par l'abbé Félix Klein dans la traduction de la biographie de Hecker (1898). L'exactitude : la condamnation doctrinale sur les trois points identifiés par Léon XIII (la direction intérieure du Saint-Esprit sans médiation ecclésiale, la minimisation des vœux religieux, l'adaptation excessive du dogme au tempérament moderne) était théologiquement correcte. La limite : l'« américanisme » condamné fut en partie un fantôme français. Hecker ne soutenait pas les thèses que Klein lui attribuait ; l'hérésie supposée était une construction du débat intra-français entre catholiques libéraux (Klein, Fogazzaro) et ultramontains. Le cardinal James Gibbons, archevêque de Baltimore, répondit au pape par une lettre du 22 mars 1899 déclarant qu'aucun catholique américain ne soutenait les thèses condamnées. Le Saint-Siège accepta la réponse et l'affaire fut close sans condamnation personnelle.
La sincérité exige de dire les deux choses : Léon XIII a vu juste sur le doctrinal dans les deux cas et s'est trompé de cadrage dans les deux cas. Humanum Genus a vu juste en condamnant la franc-maçonnerie et a surdimensionné le genre conspirationniste. Testem Benevolentiae a vu juste en condamnant les trois thèses et a partiellement fabriqué son objet. Ce n'est pas un démérite du pape : c'est application de la méthode historico-critique à un magistère qui, comme tout magistère humain, s'exerce dans des conditions historiques concrètes. L'infaillibilité pontificale, définie par Pie IX en 1870, ne couvre pas le genre rhétorique ni le cadrage historiographique : elle couvre la vérité doctrinale solennellement définie. Dans Humanum Genus et dans Testem Benevolentiae, le doctrinal est vrai ; le rhétorique est de son temps.
L'infaillibilité pontificale, définie par Pie IX au Concile Vatican I (1870), couvre la vérité doctrinale solennellement définie, non le genre rhétorique ni le cadrage historiographique. Dans Humanum Genus et dans Testem Benevolentiae, le doctrinal est vrai ; le rhétorique est de son temps.
- Humanum Genus (20 avril 1884) : condamnation de la franc-maçonnerie avec le cadre augustinien des deux cités. Exactitude : la franc-maçonnerie était un acteur réel, organisé, anticlérical. Limite : le genre rhétorique « conspiration universelle » (Barruel 1797) surdimensionne la coordination. L'historiographie (Margiotta Broglio, Jacob) montre une franc-maçonnerie plus fragmentée.
- Testem Benevolentiae (22 janvier 1899) : condamnation de l'« américanisme » attribuée au père Hecker et à l'abbé Klein. Exactitude : les trois thèses condamnées étaient théologiquement erronées. Limite : l'« américanisme » fut en partie un fantôme français. Le cardinal Gibbons répondit le 22 mars 1899 niant qu'aucun catholique américain soutînt les thèses. Le Saint-Siège accepta.
- Méthode : la sincérité appliquée au sujet lui-même n'est pas un démérite : c'est de l'honnêteté. L'infaillibilité couvre le doctrinal, non le rhétorique.
- Limite de l'infaillibilité : l'infaillibilité pontificale (Vatican I, 1870) couvre la vérité doctrinale solennellement définie, non le genre rhétorique ni le cadrage historiographique. Le doctrinal des deux encycliques est vrai ; le rhétorique est de son temps.
IX.Léon XIII et les juifs : bilan d'un silence magistériel
Léon XIII est un pape préconciliaire. Il occupe la Chaire de Pierre entre 1878 et 1903, dans la période exacte où naît l'antisémitisme politique moderne. Son pontificat se déroule dans les années des pogroms russes de 1881-82, du La France juive de Drumont (1886), de la Ligue antisémite de France (1889), de l'affaire Dreyfus (1894-1906). La position préconciliaire de l'Église sur les juifs se documente quand elle est pertinente, sans atténuer et sans cacher, parce que c'est la réalité historique. Il faut donc documenter ce que le magistère léonin a dit — et ce qu'il a tu —.
La trouvaille principale est de sévérité haute. La liste canonique des quatre-vingt-huit encycliques de Léon XIII, vérifiée contre vatican.va/leo-xiii/ et contre la liste basée sur les Acta Sanctae Sedis, ne contient aucun document dont le sujet soit les juifs. En vingt-cinq ans de pontificat, dans la période où naît l'antisémitisme politique moderne (Drumont, La France juive, 1886 ; Ligue antisémite de France, 1889 ; La Libre Parole, 1892 ; pogroms russes de 1881-82 ; affaire Dreyfus, 1894-1906), le magistère léonin n'a émis aucune encyclique sur les juifs. L'omission est un fait.
La seule mention directe du magistère léonin sur les juifs se trouve dans Providentissimus Deus (18 novembre 1893), encyclique sur l'étude de la Sainte Écriture. Dans un passage qui situe les juifs dans la catégorie théologique traditionnelle d'« obstination » — catégorie héritée des Pères et de la scolastique —, sans aggiornamento face au nouveau problème de l'antisémitisme politique moderne.
Le silence devant les pogroms russes de 1881-82 (Elisabethgrad, Kiev, Odessa, Varsovie, Balta) est la première donnée négative. Les lois de mai 1882 restreignirent les droits civiques des juifs dans l'Empire russe. Aucune condamnation papale publique documentée. Le silence devant Édouard Drumont, dont La France juive (1886) vendit cent mille exemplaires en sa première année, est la seconde donnée négative. Le silence devant la presse catholique antijuive est la troisième et la plus grave : La Civiltà Cattolica, revue des jésuites romains fondée en 1850 et visée par la Secrétairerie d'État vaticane, publia des articles antijuifs documentés dans cette période ; La Croix, quotidien des assomptionnistes français fondé en 1880, se qualifiait lui-même de « quotidien le plus antijuif de France ». Ce n'est pas la même chose de se taire devant Drumont (non catholique) que de se taire devant La Croix (catholique). Le second silence est plus grave que le premier.
Le ralliement français, proclamé dans Au milieu des sollicitudes (16 février 1892), chercha indirectement à contenir l'antisémitisme catholique français en demandant aux catholiques d'accepter la République. Le succès fut partiel : durant deux ans (1892-1894) la presse catholique modéra partiellement son ton. Mais l'affaire Dreyfus (octobre 1894) réactiva l'antijudaïsme catholique français : La Croix publia des articles favorables à la condamnation du capitaine Dreyfus durant toute la période 1894-1898. J'accuse…! de Zola (13 janvier 1898) ne changea pas la ligne du quotidien assomptionniste. Léon XIII mourut le 20 juillet 1903, avant l'annulation du conseil de guerre de Rennes (juillet 1904) et avant la réhabilitation définitive de Dreyfus (juillet 1906).
La catégorie correcte d'évaluation est celle du XIXe siècle, non celle du XXe siècle ni celle du XIIIe. La Summa Theologica II-II, q.10, a.8, ad 2um, que Léon XIII avait réhabilitée par Æterni Patris (1879), soutient la doctrine du « témoin » augustinien-thomiste : les juifs, qui ont reçu le Christ, sont destinés à la servitude perpétuelle — non par race, mais par théologie — et doivent être préservés (non mis à mort) comme témoins de la vérité chrétienne. Cette doctrine n'est pas raciale (catégorie qui n'existe ni au XIIIe siècle ni dans le XIXe ecclésial) : elle est théologique et politique. Léon XIII ne l'a pas inventée ; il l'a héritée. Mais il ne l'a pas non plus abordée explicitement dans un document magistériel, ni nuancée face au nouveau problème de l'antisémitisme politique.
Le bilan honnête est le suivant. Forces documentées : Léon XIII n'est pas entré dans la catégorie raciale (la seule mention, dans Providentissimus Deus 1893, est théologique, non raciale) ; il n'a pas restauré le ghetto romain (les murs en avaient été abattus par les troupes italiennes en 1848 et 1870, et le pape ne contrôlait plus Rome pour le faire) ; il a maintenu la doctrine du témoin, qui implique de préserver (non de tuer) les juifs. Faiblesses documentées avec sévérité : aucune encyclique sur les juifs en 25 ans de pontificat [Haute] ; silence devant les pogroms russes de 1881-82 [Haute] ; silence devant La Croix et La Civiltà Cattolica [Haute] ; silence devant l'affaire Dreyfus (1894-1903) [Haute] ; maintien de la catégorie théologique du juif comme obstiné sans nuance [Moyenne] ; absence de distinction explicite entre antijudaïsme théologique et antisémitisme racial dans un document magistériel [Moyenne].
La distinction entre antijudaïsme théologique (catégorie préconciliaire, héritée des Pères et de la Summa) et antisémitisme racial (catégorie du XIXe siècle politique, codifiée par Gobineau, Chamberlain, Drumont) est celle que le Vatican formulerait formellement dans We Remember: A Reflection on the Shoah (1998), reconnaissant la première et condamnant la seconde. Léon XIII n'a pas formulé la distinction dans un document magistériel. L'historiographie sérieuse (Kertzer, The Popes Against the Jews, 2001 ; Cambridge History of the Papacy, chap. 30) soutient que les attitudes papales à l'égard des juifs se sont durcies au long du XIXe siècle à mesure que les papes associaient les juifs émancipés au libéralisme, à la franc-maçonnerie et au socialisme. La catégorie correcte d'évaluation — XIXe siècle, pape dépouillé de l'État, juif émancipé associé au libéralisme — donne un bilan de durcissement préconciliaire, non d'ouverture.
L'Église n'a jamais menti. L'Église n'a pas condamné les juifs par race. Mais l'Église, sous le pontificat de Léon XIII, s'est tue lorsque naissait l'antisémitisme politique moderne, et s'est tue devant la presse catholique qui l'alimentait. Documenter ce silence sans atténuer et sans projeter des catégories du XXe siècle est la seule forme honnête d'écrire l'histoire. L'Église est Mère et Maîtresse : même lorsqu'elle se tait, ce qu'elle tait est un fait.
- Omission magistérielle : la liste canonique des 88 encycliques de Léon XIII ne contient aucun document sur les juifs. 25 ans de pontificat dans la période où naît l'antisémitisme politique moderne. L'omission est un fait.
- Seule mention directe : Providentissimus Deus (18 novembre 1893), « ad Iudaeorum obstinationem uincendam ». Catégorie théologique traditionnelle du juif comme obstiné, sans aggiornamento face au nouveau problème.
- Silences documentés avec sévérité : pogroms russes 1881-82 [Haute] ; La Croix et La Civiltà Cattolica [Haute] ; affaire Dreyfus 1894-1903 [Haute] ; aucune encyclique sur les juifs [Haute].
- Forces : n'est pas entré dans la catégorie raciale ; n'a pas restauré le ghetto romain (il ne le pouvait pas, les murs tombèrent en 1848 et 1870) ; a maintenu la doctrine du témoin augustinien-thomiste, qui implique de préserver (non de tuer) les juifs.
- Catégorie d'évaluation : XIXe siècle (pape dépouillé de l'État, juif émancipé associé au libéralisme), non XXe siècle ni XIIIe siècle. Bilan : durcissement préconciliaire, non ouverture. La distinction antijudaïsme théologique / antisémitisme racial serait formulée par le Vatican dans We Remember (1998).
- Doctrine héritée : Summa II-II, q.10, a.8, ad 2um (juifs comme témoins, ne pas tuer, subordination théologique). Léon XIII ne l'a pas inventée ; il l'a réhabilitée par Æterni Patris (1879). Il ne l'a pas non plus nuancée face au nouveau problème.
✦✦«ad Iudaeorum obstinationem uincendam, ac haereticae prauitatis erumpentis tumorem comprimendum…»
pour vaincre l'obstination des juifs et comprimer la tumeur de l'hérésie irruptive…
Léon XIII, Providentissimus Deus (18 novembre 1893). Texte sur vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_18111893_providentissimus-deus.html
X.Léon XIII et l'astrologie : le pape qui a rehabitué le cadre doctrinal thomiste
La distinction thomiste entre astrologie naturelle (licite, fondée sur des causes physiques observables) et astrologie judiciaire (condamnée, pour prétendre prédire des actes libres) n'est pas une opinion isolée. C'est l'héritage d'une chaîne doctrinale vérifiable, et cette chaîne passe par Léon XIII. Sans le maillon léonin, la chaîne se rompt : la distinction de Thomas aurait continué d'exister dans les manuels, mais non comme cadre vivant. Sans Léon XIII, la distinction serait à reconstruire contre la pratique pastorale du XIXe siècle, non à hériter au sein du courant doctrinal du catholicisme moderne.
La première chose que la sincérité exige de déclarer est celle-ci : Léon XIII n'a écrit aucune encyclique sur l'astrologie. La liste canonique des quatre-vingt-huit encycliques, vérifiée contre vatican.va/leo-xiii/ et contre les Acta Sanctae Sedis, ne contient aucun document dont le sujet soit l'astrologie. Les encycliques qui auraient pu toucher au thème — Humanum Genus (1884, contre la franc-maçonnerie, qui condamne l'ésotérisme), Providentissimus Deus (1893, sur l'Écriture, qui aborde les relations entre Bible et science physique) — ne mentionnent pas l'astrologie directement. La contribution de Léon XIII à la question astrologique est réelle, indirecte, et d'une importance que l'omission apparente ne doit pas masquer.
L'acte léonin qui réhabilita le cadre doctrinal est Æterni Patris (4 août 1879). En ordonnant la lecture de saint Thomas dans les séminaires, Léon XIII remit en circulation la Summa Theologica II-II, question 95, article 5, intitulé « Si la divination par les astres est illicite ». Ce texte fixe la tripartition canonique qui est base doctrinale de la position catholique sur l'astrologie : astrologie judiciaire stricte (condamnée : prédiction d'actes libres, nie le libre arbitre, péché contre la foi) ; astrologie des inclinations (licite avec circonspection : les astres inclinent le corps, le corps incline les passions, les passions inclinent la volonté, mais la volonté n'est pas déterminée) ; astrologie naturelle pure (science : étude de l'influence physique céleste sur les corps sublunaires, inclut astronomie, météorologie, médecine astrologique, navigation, agriculture). La formule sapiens dominabitur astris — le sage se lèvera sur les astres —, que C. S. Lewis rappelait comme « la position orthodoxe » dans une lettre à Dorothy L. Sayers (1957), synthétise la doctrine : le sage n'est pas entraîné par les inclinations astrales ; il les connaît et les gouverne.
La chaîne doctrinale est vérifiable à chaque maillon. Augustin d'Hippone (v. 426), De ciuitate Dei V, chap. 1-7 : origine patristique. Réfute l'astrologie judiciaire par l'argument des jumeaux (Ésaü et Jacob, nés sous les mêmes astres, destins opposés). Admet l'influence physique céleste. Germe de la distinction. Thomas d'Aquin (v. 1270), Summa II-II q.95 a.5 et lettre De iudiciis astrorum à Reginald de Piperno : codification canonique. Tripartition. Formule sapiens dominabitur astris. Sixte V (1586), bulle Coeli et terrae : tension. Menace d'interdire toute astrologie, y compris l'astrologie naturelle utile à la médecine, à l'agriculture et à la navigation. Le cardinal Bellarmin la reconstruisit en limitant sa portée à la judiciaire. Léon XIII (1879), Æterni Patris : réhabilitation du cadre. Ne mentionne pas l'astrologie, mais en ordonnant de lire Thomas, il réhabilita la Summa II-II q.95 a.5 comme doctrine vivante, non comme fossile. Néothomisme (XXe siècle) : Maritain, Gilson, Garrigou-Lagrange, Chenu, Congar (première formation). Ils se forment dans la maison léonine. Maintiennent la distinction accessible.
La cohérence avec la condamnation de l'occultisme est la frontière qui fixe le côté catholique. Humanum Genus (20 avril 1884), en condamnant la franc-maçonnerie, condamne aussi l'ésotérisme du XIXe siècle : Eliphas Lévi (m. 1875), Papus (apogée dans les années 1890), la théosophie de Blavatsky (1875). L'astrologie que ces occultistes pratiquaient était judiciaire, non naturelle : divination, non science. La condamnation les place du côté réprouvé. L'astrologie naturelle thomiste reste du côté catholique. Léon XIII, sans écrire sur l'astrologie, a tracé la frontière qui la distingue de l'occultisme.
La Specola Vaticana, réorganisée par Léon XIII par la lettre Ut Mysticam (14 mars 1891), confirme le fait. Le pape qui réhabilita le thomisme est le même qui réhabilita l'observatoire astronomique pontifical. Ce n'est pas un soutien à l'astrologie : c'est un soutien à l'astronomie comme science naturelle licite et digne du patronage pontifical. L'astronomie est le substrat physique de l'astrologie naturelle thomiste. Sans science astronomique, pas d'astrologie naturelle à distinguer de la judiciaire.
La limite est réelle et se déclare avec sincérité. Léon XIII n'a pas écrit sur l'astrologie. La connexion est d'habilitation de cadre, non de prononcement direct. Æterni Patris ne cite pas la Summa II-II q.95. La Specola est astronomy, non astrology. Le dire n'affaiblit pas le pont : il le précise. La connexion ne nécessite pas que Léon XIII approuvât l'astrologie ; elle nécessite que le cadre doctrinal qui soutient la distinction fût accessible. Il le fut, grâce à lui. Sans le maillon léonin, la distinction serait reconstruction ; avec lui, elle est héritage.
- Vérité première : Léon XIII n'a écrit aucune encyclique sur l'astrologie. Liste canonique de 88 encycliques vérifiée contre vatican.va. La contribution est indirecte.
- Acte léonin : Æterni Patris (4 août 1879) réhabilita le thomisme. La Summa II-II q.95 a.5, qui fixe la tripartition (judiciaire condamnée, inclinations licite avec circonspection, naturelle pure comme science), fut remise en circulation comme doctrine vivante.
- Chaîne doctrinale : Augustin (De ciuitate Dei V, v. 426, argument des jumeaux) → Thomas (Summa II-II q.95 a.5 et De iudiciis astrorum, v. 1270) → Sixte V (bulle Coeli et terrae 1586, tension reconstruite par Bellarmin) → Léon XIII (Æterni Patris 1879, réhabilitation) → néothomisme (Maritain, Gilson, Garrigou-Lagrange).
- Formule canonique : sapiens dominabitur astris — le sage se lève sur les astres. C. S. Lewis la rappelait comme « la position orthodoxe » dans une lettre à Dorothy L. Sayers (1957).
- Frontière avec l'occultisme : Humanum Genus (1884) condamne l'ésotérisme d'Eliphas Lévi et de Papus. L'astrologie judiciaire des occultistes tombe du côté condamné ; l'astrologie naturelle thomiste reste du côté catholique.
- Specola Vaticana (1891) : Ut Mysticam réorganise l'observatoire astronomique. Non un soutien à l'astrologie : un soutien à l'astronomie comme science naturelle, substrat physique de l'astrologie naturelle thomiste.
- Limite déclarée : la connexion est d'habilitation de cadre, non de prononcement direct. Æterni Patris ne cite pas la Summa II-II q.95. La Specola est astronomy, non astrology. La connexion ne nécessite pas d'approbation léonine explicite ; elle nécessite l'accès au cadre. Il y était.
✦✦«Ad obseruationem ergo astrorum duplex potest haberi modus. Uno modo, ut ex astris cognoscantur futura euenta, uel simpliciter, vel in maiore parte. Alio modo, ut ex astris cognoscantur inclinationes hominum ad futuros euentus, uel dispositiones corporum ad huiusmodi passiones… Primum igitur modum obseruandi astra reprobat Ecclesia… Secundus modus non habet illicitudinem, si omnino hoc fiat, quod Philosophus docet.»
Pour l'observation des astres on peut envisager deux modes. L'un, pour connaître par les astres les événements futurs, soit sans plus, soit en leur plus grande partie. L'autre, pour connaître par les astres les inclinations des hommes vers des événements futurs, ou les dispositions des corps à de telles passions… Le premier mode d'observer les astres, l'Église le réprouve… Le second mode n'a pas d'illicéité, si l'on fait entièrement ce qu'enseigne le Philosophe [Aristote].
Thomas d'Aquin, Summa Theologica II-II, q.95, a.5. Édition Benziger Bros., 1947, trad. Fathers of the English Dominican Province. Texte sur newadvent.org/summa/3095.htm
XI.Le pape du Rosaire et la consécration au Sacré-Cœur (1899)
Le programme dévotionnel de Léon XIII est la condition pastorale du programme doctrinal. Un pontificat qui n'aurait fait que restaurer le thomisme, publier Rerum Nouarum et ouvrir les Archives vaticanes aurait été un pontificat d'élite. La dévotion l'a porté aux fidèles. La dévotion n'est pas ornement du magistère : elle en est la condition de réception. Sans Rosaire, sans Sacré-Cœur, sans la piété populaire que Léon XIII promut, le thomisme ne serait pas sorti des séminaires.
La série de douze encycliques sur le Rosaire, publiées entre 1883 et 1898, est un cas sans parallèle dans le magistère pontifical. Aucun pape, avant ni après, n'a consacré douze encycliques à une seule dévotion. La première fut Supremi Apostolatus Officio (1er septembre 1883), qui consacra le mois d'octobre au Rosaire et recommanda sa récitation dans toutes les paroisses. Les onze suivantes, une par année jusqu'à Diuturni temporis spatium (5 septembre 1898), développèrent les mystères, les indulgences, la dimension mariale et la relation du Rosaire à la vie chrétienne. La série n'est pas rhétorique : c'est un magistère marian soutenu qui articula la piété populaire avec la doctrine.
La consécration du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus, proclamée par l'encyclique Annum Sacrum (25 mai 1899) et solennellement accomplie le 11 juin 1899, fut appelée par Léon XIII lui-même « le grand acte » de son pontificat. La phrase est du pape, non de ses hagiographes. La consécration articulait deux éléments : la dévotion au Sacré-Cœur, propagée depuis les apparitions à sainte Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial (1673-1675) et approuvée par l'Église depuis le XVIIIe siècle ; et la royauté sociale du Christ, doctrine que Pie XI codifierait formellement par Quas Primas (11 décembre 1925). Léon XIII unit les deux : la dévotion au Sacré-Cœur comme acte personnel et la consécration du genre humain comme acte social. La royauté du Christ sur les peuples, non seulement sur les âmes.
Un fait matériel couronne le pontificat dévotionnel : en 1896, Léon XIII fut le premier pape filmé de l'histoire. W. K. Laurie Dickson, ingénieur du laboratoire Biograph, filma le pape de quatre-vingt-six ans dans les jardins du Vatican. Le film, conservé à la Bibliothèque du Congrès de Washington, montre le pape marchant, lisant et bénissant la caméra. Ce n'est pas un détail mineur : l'Église, avec Léon XIII, est entrée dans la modernité technique sans renoncer à sa tradition. Le pape qui restaura le thomisme et consacra le monde au Sacré-Cœur est aussi le premier pape qui vit une caméra et la bénit.
La réception du programme dévotionnel fut massive. Les Cercles catholiques d'ouvriers espagnols, fondés à Valence en 1893 après Rerum Nouarum, se placèrent sous le patronage du Sacré-Cœur. La revue El Mensajero del Corazón de Jesús, dirigée par le père Antonio Vicent SJ depuis 1879, fut l'un des principaux véhicules de la dévotion dans le monde hispanique jusqu'à la guerre civile de 1936. L'Action catholique populaire, héritière des Cercles, adopta le Rosaire comme prière quotidienne. Le programme dévotionnel léonin ne fut pas reçu en abstraction : il s'incarna dans des pratiques concrètes dans des communautés concrètes, spécialement en Espagne et en Italie.
L'héritage est celui-ci : la doctrine sans dévotion n'arrive pas ; la dévotion sans doctrine ne se tient pas. Léon XIII articula les deux. Le thomisme donna le fondement ; Rerum Nouarum donna la doctrine sociale ; le Rosaire et le Sacré-Cœur donnèrent la piété. Sans les trois ensemble, le programme léonin n'aurait pas réarmé l'Église. Le pape qui signa Æterni Patris en 1879 est le même qui signa Annum Sacrum en 1899. La cohérence est totale.
- 12 encycliques sur le Rosaire (1883–1898) : cas sans parallèle dans le magistère pontifical. Aucun pape, avant ni après, n'a consacré 12 encycliques à une seule dévotion. Première : Supremi Apostolatus Officio (1er septembre 1883), consacre octobre au Rosaire.
- Consécration au Sacré-Cœur (1899) : encyclique Annum Sacrum (25 mai 1899), solennité le 11 juin 1899. Léon XIII lui-même l'appela « le grand acte » de son pontificat. Unit dévotion personnelle et royauté sociale du Christ (que Pie XI codifiera dans Quas Primas, 1925).
- Premier pape filmé (1896) : W. K. Laurie Dickson (Biograph) filma Léon XIII, 86 ans, dans les jardins du Vatican. Film conservé à la Bibliothèque du Congrès de Washington. L'Église entre dans la modernité technique sans renoncer à la tradition.
- Réception hispanique : Cercles catholiques d'ouvriers de Valence (1893) sous le patronage du Sacré-Cœur. El Mensajero del Corazón de Jesús (père Antonio Vicent SJ, 1879). Action catholique populaire avec le Rosaire comme prière quotidienne.
- Héritage : la doctrine sans dévotion n'arrive pas ; la dévotion sans doctrine ne se tient pas. Léon XIII articula les deux. Le pape qui signa Æterni Patris en 1879 est le même qui signa Annum Sacrum en 1899. Cohérence totale.
XII.Chronologie
XIII.Sources et bibliographie
- Léon XIII, Æterni Patris (4 août 1879). vatican.va/content/leo-xiii/la/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_04081879_aeterni-patris.html
- Léon XIII, Diuturnum illud (29 juin 1881). vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_29061881_diuturnum.html
- Léon XIII, Humanum Genus (20 avril 1884). vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_18840420_humanum-genus.html
- Léon XIII, Immortale Dei (1 novembre 1885). vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_01111885_immortale-dei.html
- Léon XIII, Libertas Praestantissimum (20 juin 1888). vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_20061888_libertas.html
- Léon XIII, Rerum Nouarum (15 mai 1891). vatican.va/content/leo-xiii/la/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html
- Léon XIII, Ut Mysticam (14 mars 1891), lettre sur la réorganisation de la Specola Vaticana.
- Léon XIII, Providentissimus Deus (18 novembre 1893). vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_18111893_providentissimus-deus.html
- Léon XIII, Au milieu des sollicitudes (16 février 1892). Encyclique du ralliement à la République française.
- Léon XIII, Testem Benevolentiae (22 janvier 1899). Lettre apostolique au cardinal James Gibbons, archevêque de Baltimore, sur l'« américanisme ».
- Léon XIII, Annum Sacrum (25 mai 1899). Consécration du genre humain au Sacré-Cœur.
- Léon XIII, Supremi Apostolatus Officio (1 septembre 1883). Première des 12 encycliques sur le Rosaire.
- Thomas d'Aquin, Summa Theologica II-II, q.95, a.5 « Si la divination par les astres est illicite ». Édition Benziger Bros., 1947, trad. Fathers of the English Dominican Province. newadvent.org/summa/3095.htm
- Thomas d'Aquin, De iudiciis astrorum (lettre à Reginald de Piperno).
- Augustin d'Hippone, De ciuitate Dei V, chap. 1-7 (v. 426). Éd. B. Dombart et A. Kalb, CCSL 47-48, Brepols, 1955. newadvent.org/fathers/120105.htm
XIV.Questions fréquentes
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